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Sociologie : généralités
4 novembre 2006
Née au XIXe siècle dans le contexte des changements consécutifs à la Révolution française et à la révolution industrielle, la sociologie, héritière des réflexions des philosophes et des politiques, s’est imposée comme discipline autonome.
Elle reste cependant hétéroclite dans ses objets d’étude comme dans ses projets intellectuels, qu’elle cherche à expliquer les phénomènes sociaux, à critiquer la société pour la réformer ou à déceler les tendances de son évolution. Auguste Comte (1798-1857), à qui la discipline doit son nom de sociologie, a été le secrétaire de Saint‑Simon (1760-1825). Celui-ci fut le premier à défendre l’idée d’une science qui étudierait la société comme un véritable « être » ayant ses propres conditions d’équilibre dynamique. Son œuvre consiste pour une bonne part en vues sur l’avenir de la société « industrielle » - c’est à dire marquée par l’activité de production -, appelée à être gérée, selon lui, par une élite de scientifiques.
Auguste Comte, lui, entendit créer une « science des sciences » qui synthétiserait les connaissances des hommes sur leur histoire et qui guiderait leur évolution vers un ordre social « positif », débarrassé des révolutions. Pour lui, l’ordre social ne se réduit pas à l’ordre économique, et les individus ne sont pas seulement des acteurs de l’économie, ils sont aussi des participants à des institutions. La sociologie, normative, avait donc à dire ce qui devait être fait, mais elle n’avait aucun mépris pour le travail empirique et les enquêtes.
Si la pensée évolutionniste de Herbert Spencer (1820-1903) marque les débuts de la sociologie anglaise, c’est dans la société non unifiée et tourmentée de l’Allemagne que la nouvelle science sociale se développe le plus rapidement. Le juriste et économiste Lorenz Von Stein (1815-1890), en étudiant le mouvement ouvrier naissant, visait un but pratique : limiter les effets perturbateurs des luttes sociales sur les systèmes politiques de son temps.
La réflexion de Karl Marx (1818-1883), à l’opposé, avait pour objectif une théorie critique de la société capitaliste. La sociologie (il n’a lui-même jamais employé le terme) était pour lui élucidation de l’opacité des rapports sociaux.
Ferdinand Tönnies (1855-1936)
Il fut un des rares à reconnaître une dette à l’égard de Marx et de son œuvre. Ayant subi de multiples influences, il a tenté de constituer une sociologie d’une grande rigueur scientifique qui reprendrait les hypothèses de l’historicisme de Dilthey (pour qui chaque époque forme un tout et il n’y a pas de fixité sociale).
C’est pourquoi il a beaucoup utilisé les typologies où s’opposent des couples de catégories qui renvoient à des différenciations historiques, mais aussi à des antagonismes du présent. Dans son principal ouvrage, Communauté et Société (1887), il s’efforçait de démontrer qu’il y avait une dichotomie fondamentale entre la communauté, où prédominent les relations interpersonnelles immédiates, et la société, où prédominent les relations médiates et impersonnelles entre les individus. Les relations de type communautaire ne subsistent que de façon résiduelle dans la société contemporaine, et les relations sociétaires placent les individus dans des situations d’isolement progressif.
Georg Simmel (1858-1918)
Pour lui aussi, l’individu se perd dans un monde qui lui est étranger, notamment celui de la technique et des institutions objectivées (le marché, l’argent).
La société capitaliste est dominée par la « tragédie de la culture », c’est‑à‑dire le décalage entre culture subjective - celle de plus en plus raffinée de l’intériorité - et culture objective - celle des objectivations produites par les pratiques sociales, formant peu à peu un monde particulier ayant ses propres lois et de moins en moins accessible à l’intervention des individus, voire des groupes sociaux.
La sociologie (Sociologie, 1908 ; Questions fondamentales de sociologie, 1917) ne peut donc être une science de la totalité sociale, mais seulement une discipline spécialisée des formes de la socialisation et des formes de liaison entre individus et groupes, de la coopération au conflit.
Max Weber (1864-1920)
Il a récusé les conceptions trop ambitieuses de la sociologie, notamment celle qui voulait en faire une science comparable aux sciences de la nature. Cependant, il lui a assigné un objectif majeur : servir d’instrument pour comprendre certains aspects spécifiques de la société occidentale.
Discipline critique, la sociologie est chargée de traquer les illusions sur l’avenir de la société, et les explications de la société et de l’histoire à partir de quelques principes d’analyse simples.
Dans l’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1904-1905), il s’est efforcé de montrer, contre les partisans du déterminisme économique, que la transformation des mentalités et des conceptions religieuses avait joué un rôle très important dans l’apparition du capitalisme, tout en s’opposant à ceux qui ont voulu voir dans les évolutions culturelles la cause principale, sinon unique, de l’évolution des sociétés.
Malgré la fondation de l’Association pour la politique sociale, en 1872, puis de l’Association allemande de sociologie, en 1908, par Weber, Tönnies et Simmel, la discipline n’est pas encore instituée de façon autonome à la veille de la Première Guerre mondiale. En France, l’économiste et ingénieur Frédéric Le Play (1806-1882) a fondé ses travaux, à la fois descriptifs et prescriptifs, sur l’enquête directe. Les Ouvriers européens (1855) rassemblent des monographies sur des familles ouvrières, et la Réforme sociale en France (1864) explicite les conceptions théoriques de l’auteur, qui vise à réformer la société.
Émile Durkheim (1858-1917)
C’est seulement avec lui que la sociologie devient en France une discipline rigoureuse qui s’efforce de bannir les jugements de valeur et les préoccupations trop directes pour l’action ou la transformation de la société.
Dans les Règles de la méthode sociologique (1894), il soutient que le social s’explique par le social et préconise de « traiter les faits sociaux comme des choses ». Durkheim laisse une œuvre impressionnante, et surtout il a regroupé autour de lui une véritable école, qui a été illustrée par des disciples à la forte personnalité, comme Lucien Lévy‑Bruhl, Marcel Mauss, Maurice Halbwachs, Georges Davy.
L’école durkheimienne a couvert, pour une période au moins, tout le champ de la sociologie et de l’ethnologie, et s’est efforcée d’en écarter certains concurrents, avec lesquels elle a été souvent injuste, notamment Gabriel de Tarde, auquel était fait le reproche de psychologisme.
Gabriel de Tarde (1843-1904)
Juriste de formation, esprit curieux et ouvert, il a combattu efficacement les conceptions biologistes de la sociologie défendues notamment par le criminologiste Cesare Lombroso. Il a lui-même qualifié sa théorisation de « psychologie sociale ».
En fait, son ouvrage les Lois de l’imitation (1890) relève de la microsociologie ou encore d’une sociologie du pluralisme des relations dynamiques entre individus et entre groupes.
L’imitation dont parle Tarde est liée à des processus d’identification, elle connaît des voies multiples de propagation : la domination et l’influence par exemple, mais aussi la résistance et la contre imitation.
Elle n’exclut pas l’innovation et la déstabilisation sociale, produit des similitudes dans la dissymétrie, et des répétitions dans la différence, parce que les identifications sociales sont toujours contestées et ne se reproduisent jamais à l’identique.
Rétrospectivement, la sociologie de Tarde apparaît sinon comme un correctif, du moins comme un complément aux sociologies générales. Après la Première Guerre mondiale, la sociologie, qui jusqu’alors était très peu présente dans le monde universitaire, connaît une lente institutionnalisation en Europe et aux États-Unis.
La lenteur du processus est due au manque d’intérêt que les pouvoirs publics portent à une discipline trop souvent tournée vers la critique de l’état de choses existant.
C’est seulement lorsque la sociologie montrera ses capacités à mener des enquêtes de grande ampleur que la reconnaissance lui sera peu à peu accordée. De ce point de vue, les enquêtes d’Elton Mayo (1880-1949) sont exemplaires dans le domaine de la sociologie industrielle : au cours des années 1920, il étudie la satisfaction ou l’insatisfaction au travail dans des établissements de la Western Electric, et montre que l’organisation scientifique du travail (taylorisme) se heurte à des résistances irréductibles chez les ouvriers, qui y opposent leur propre organisation informelle.
Aussi, dans les Problèmes humains de la civilisation industrielle (1933), essaie-t-il de montrer qu’il faut tenir compte de cette capacité de réaction et qu’il faut établir des relations de travail plus souples, plus soucieuses du facteur humain dans les entreprises.
À partir du travail de Mayo, d’autres études feront progresser très vite la connaissance du monde industriel et, particulièrement, celle des relations entre direction et ouvriers.
Une sociologie de l’action
De même, le travail empirique de l’école de Chicago (Robert Park : la Ville. Propositions de recherche sur le comportement humain en milieu urbain, 1915 ; Louis Wirth : le Ghetto, 1925) sur les multiples aspects des phénomènes urbains, l’intégration des familles d’immigrés, la vie des quartiers, la transformation des modes de vie, la délinquance, etc., est très important.
Mais, au-delà de la collation des données et de la description, les sociologues de Chicago s’efforcent aussi d’étudier les interrelations entre le milieu urbain comme ensemble d’institutions interdépendantes et les individus.
Le milieu urbain, à leurs yeux, est à la fois un ordre spatial, un lieu d’échanges intenses, un lieu où s’engendrent des pathologies sociales et un ensemble matériel et humain complexe, en perpétuelle transformation.
Ces avancées très importantes de la sociologie américaine bénéficient des travaux de Talcott Parsons (1902-1979), qui fait connaître en la réexaminant la sociologie européenne, dont il considère l’Italien Vilfredo Pareto (1848-1923) comme l’un des fondateurs.
Parsons, dans un ouvrage fondamental, Structure de l’action sociale (1937), analyse les œuvres de Weber et de Durkheim, au-delà de leurs divergences, comme autant d’efforts pour rompre avec les conceptions « économistes » ou utilitaristes des pratiques humaines.
Il entend élaborer une sociologie de l’action ; celle-ci est orientée par des normes et des valeurs, mais est aussi conçue comme relation entre des acteurs et des situations, et donc comme système d’alternatives. Dans un tel cadre théorique, que Parsons va peu à peu enrichir, la conception de l’action comme étant dirigée par les seuls intérêts matériels perd toute pertinence. De même, l’idée qu’il puisse exister des déterminismes sociologiques rigides ne peut être retenue.
La scientificité de la sociologie, selon Parsons, ne peut résider dans la mise au point de lois copiées sur les lois des sciences de la nature, mais bien dans la vigueur de son cadre théorique et de ses questionnements. - La sociologie européenne à l’épreuve
Les sociétés européennes sont profondément ébranlées par la guerre et doutent d’elles-mêmes ; le regard critique du sociologue n’est alors pas le bienvenu.
En France
La sociologie reste marginale dans l’université et dans le monde de la recherche, malgré la très grande valeur des travaux effectués par les disciples de Durkheim, tels Maurice Halbwachs (1877-1945) et Marcel Mauss (1872-1950).
Le premier traite des cadres sociaux de la mémoire, de la psychologie des classes sociales et reprend la thématique durkheimienne du suicide. Le second publie en 1925 l’Essai sur le don, qui, en mettant en évidence l’existence, dans des sociétés dites archaïques, de formes non mercantiles de l’échange, donne à l’ethnologie la possibilité de faire de grands progrès.
Après Mauss, il n’est plus possible de considérer les sociétés non occidentales comme des sociétés encore dans l’enfance. Mais l’écho rencontré par ces travaux est limité à des cercles intellectuels restreints.
En Allemagne
La situation est beaucoup plus contrastée. Une sociologie extra‑universitaire, financée par les syndicats, procède à des enquêtes sur les conditions de travail, sur les effets de la rationalisation capitaliste ainsi que sur les modalités de fonctionnement des organes de représentation des salariés (les comités d’entreprise, notamment). Cette sociologie est empirique, mais ne refuse pas la théorie. Quant à la sociologie universitaire, elle est, dans l’ensemble, peu soucieuse de s’intéresser de trop près aux affaires de la société.
Elle est assez bien représentée par Leopold von Wiese, qui cherche à construire une sociologie des formes de sociabilité en s’inspirant de Georg Simmel. Aux marges de l’université, il existe cependant une sociologie qui refuse de se désintéresser des problèmes sociaux et politiques, et élabore des instruments théoriques.
Karl Mannheim (1893-1947) est un des fondateurs de la sociologie de la connaissance.
Dans Idéologie et Utopie (1929-1931), il cherche à démontrer que toute pensée est liée à l’être social de ceux qui la produisent.
En ce sens, il n’y a pas de production symbolique qui ne soit idéologique ou ne traduise des points de vue particuliers sur la société. Aucune conception du monde ne peut par conséquent prétendre dire la vérité des rapports sociaux.
Le pluralisme culturel et idéologique est inévitable ; la confrontation et la compétition dans le domaine spirituel sont indispensables à la prise en charge des problèmes de la société.
La reconnaissance de ce pluralisme ne doit d’ailleurs pas conduire au relativisme et à l’indifférence par rapport aux positions en présence, car il faut tenir compte du fait que les intellectuels en tant que groupe social marginal et mobile peuvent contribuer à éclairer les débats et les enjeux, situer les positions les plus ouvertes et les moins particularistes, c’est-à-dire les plus favorables à la compétition démocratique.
L’Institut pour la recherche sociale de Francfort
Fondé en 1923, cet institut refuse, comme Mannheim, de se retrancher dans le confort d’une tour d’ivoire universitaire. Dirigé à partir de 1930 par le philosophe Max Horkheimer, il développe des recherches inspirées par le marxisme dans le domaine de la philosophie sociale et de la sociologie.
Désireux de rompre avec l’économisme et le dogmatisme des « orthodoxies » marxistes, les membres les plus audacieux de l’Institut intègrent à leur problématique de recherche la psychanalyse, dans laquelle ils voient un moyen de cerner de plus près les pratiques de la classe ouvrière.
Dans la grande enquête sur « l’autorité et la famille », ils mettent en lumière les difficultés de la socialisation primaire (dans la famille) et les effets négatifs que cela peut avoir sur les processus de constitution des individus : l’individu qui a subi une socialisation autoritaire tend à reproduire des comportements autoritaires, peu propices à des luttes contre l’oppression et pour l’autonomie ; il faut donc se débarrasser de toute mythologie autour de la conscience de classe et admettre qu’une partie importante des masses peut être sensible à des thématiques réactionnaires, racistes et antisémites.
L’arrivée au pouvoir des nazis marque une césure pour la sociologie allemande, qui perd ses éléments les plus dynamiques, notamment ceux d’origine juive. Karl Mannheim émigre en Grande-Bretagne, l’Institut pour la recherche sociale s’installe à New York, Theodor Geiger s’exile en Suède, etc.
Les sociologues allemands vont ainsi enrichir la sociologie des pays d’accueil, surtout celle des États-Unis.
L’après-guerre Après les années de guerre, la sociologie dans le monde occidental est largement dominée par la sociologie américaine, qui dispose dans et hors de l’université de moyens considérables et fait preuve d’un haut degré de technicité. Elle lance de grandes enquêtes, comme celle de Samuel Stouffer sur les soldats américains, mais ne se borne pas à être empiriste et pragmatiste ; les préoccupations théoriques ne lui font pas défaut.
Il y a, certes, un très fort courant de recherches appliquées, représenté notamment par Paul Lazarsfeld (1901-1976), mais même ce dernier, à qui l’on doit la Philosophie des sciences sociales (1970), ne dédaigne pas de réfléchir sur les méthodes et les techniques qu’il emploie.
On lui doit ainsi des ouvrages - sur l’opinion publique, sur le choix des « acteurs » en matière politique et économique - dans lesquels les références empiriques ne sont jamais coupées de réflexions épistémologiques. Robert Merton, très méfiant à l’égard des théories globales, essaie de trouver les moyens de bâtir des théories de niveau intermédiaire à partir de généralisations prudentes.
La préoccupation théorique est encore plus évidente chez Talcott Parsons, qui cherche à construire une théorie générale de l’action à partir de matériaux très divers (psychanalyse, psychologie sociale, etc.).
Dès le début des années 1950, il étudie les relations sociales comme un système, en transposant dans le domaine des sciences humaines les théories systémiques utilisées en biologie.
On qualifie sa théorie de structuro fonctionnaliste, dans la mesure où elle montre que les transformations incessantes des relations sociales n’excluent pas des rapports invariants et des réseaux d’interdépendances stables entre les acteurs et les institutions.
Pour Parsons, il n’y a pas de contradiction entre l’équilibre toujours dynamique des systèmes sociaux et leur différenciation fonctionnelle croissante.
Lorsque les systèmes deviennent trop complexes, ils se subdivisent en sous‑systèmes qui répondent aux mêmes impératifs fonctionnels que le système originaire.
La régulation des échanges entre les participants au système est assurée par des médias de l’échange, c’est‑à‑dire par des mécanismes de tri et de transmission d’informations et de communication, tels que l’argent au niveau économique. - Contre Talcott Parsons (1902-1979)
Les théorisations de Parsons ont été fortement contestées aux États-Unis, en particulier par Charles Wright Mills, qui leur reproche leur caractère critique et surtout leur éloignement par rapport aux relations sociales concrètes. Dans l’Imagination sociologique (1961), il oppose à la « suprême » théorie de Parsons une théorisation moins ambitieuse, mais critique, qui sache prendre ses distances par rapport à ce qui paraît donné et surtout qui fasse jouer l’imagination pour jeter un autre regard sur les rapports sociaux au-delà des cristallisations idéologiques immédiates.
Alvin Gouldner, lui aussi, dans la Crise à venir de la sociologie occidentale (1970), remet en question la tendance de Parsons à expliquer les actions et interactions humaines par leurs ajustements à des valeurs culturelles. Les fractures qui parcourent le social, les conflits qui le déstabilisent sont trop facilement renvoyés à des déviances ou à des dysfonctionnements, alors qu’il faudrait y voir des éléments normaux ou ordinaires de la vie de la société.
Le structuro fonctionnalisme de Parsons est également rejeté avec beaucoup de vigueur par Harold Garfinkel et les partisans de l’ethnométhodologie, qui mettent, eux, l’accent sur le sens que les acteurs trouvent à leurs conduites sociales quotidiennes dans leurs interactions : ce qui est important, c’est de cerner les formes d’intercompréhension qui apparaissent dans les relations de concertation ou d’affrontement.
Au-delà des actions rationnelles (au niveau de l’économie), il faut s’intéresser aux routines dans l’interaction, aux rituels qui structurent le quotidien. Il faut, en fait, dire adieu à la « grande » sociologie, qui croit savoir mieux que les acteurs ce qui se passe dans la société.
Le cas allemand
En Allemagne de l’Ouest, la sociologie s’est d’abord ouverte très largement à la sociologie anglo‑saxonne. Les sociologues allemands, dans leur immense majorité, se veulent méfiants à l’égard des idéologies et privilégient le travail empirique : à la fin des années 1940 et au début des années 1950 paraissent de nombreux manuels traitant des techniques de recherche.
On voit pourtant réapparaître une sociologie conservatrice qui se soucie avant tout de la déstabilisation sociale qu’apporte un progrès technique extrêmement rapide, et qui essaie d’élucider les conditions d’un ordre social qui serait stable grâce à des institutions solidement structurées et bridant les excès de l’individualisme.
En opposition directe avec ces thèses, on trouve de jeunes sociologues, comme Theo Pirker et Burkhart Lutz, qui travaillent dans des instituts financés par les syndicats. Pour eux, l’entreprise est un des lieux privilégiés où les hommes peuvent affronter et éventuellement maîtriser le progrès technique.
Observant les expériences de cogestion mises en place à partir de 1947, ils veulent une extension des droits des travailleurs dans l’organisation de la production et du travail.
Ces positions sont très peu partagées par la sociologie universitaire, qui s’oriente surtout vers une réflexion sur les sociétés industrielles.
Cette sociologie, beaucoup moins académique que celle d’avant 1933, est dominée par René König, qui, émigré pendant la période nazie, est très ouvert aussi bien à la sociologie américaine qu’à la sociologie française (il fait beaucoup pour faire connaître Durkheim et ses disciples).
La sociologie universitaire ne refuse plus de se poser des problèmes autrefois écartés : le racisme, la démocratie, la lutte des classes. Elle se donne les moyens de construire une image complexe de la société de l’Allemagne de l’Ouest comme société en voie de modernisation rapide.
En outre, son champ va être travaillé en profondeur par le retour de l’Institut pour la recherche sociale à partir de 1950.
Max Horkheimer (1895-1973) et Theodor W. Adorno (1903-1969)
Représentants les plus éminents de l’Institut, ils ont pris beaucoup de distance par rapport au marxisme et sont devenus très critiques à l’égard de l’Union soviétique.
En même temps, leur rejet du capitalisme, surtout de son industrie culturelle (radio, cinéma, télévision), s’est fait encore plus net.
Ils ne s’identifient donc pas aux courants idéologiques dominants et luttent contre le refoulement du passé nazi voulu par une grande partie des élites politiques.
Leur position marginale est assez solide, car ils ont acquis notamment des techniques de recherche mises au point dans la grande enquête sur la personnalité autoritaire, et leurs publications couvrent, en une dizaine d’années, un champ très large aussi bien en philosophie qu’en sociologie et obtiennent une grande audience.
De façon significative, Adorno est chargé en 1961 de faire un rapport avec Karl Popper sur la méthodologie dans les sciences sociales lors d’une session de travail de la Société allemande de sociologie.
C’est le début de longues controverses théoriques qui renouvellent en partie les techniques d’investigation par l’utilisation de méthodes qualitatives et interprétatives.
Les conséquences du mouvement étudiant À partir de 1967-1968, la sociologie universitaire allemande est remise en question par le mouvement étudiant. On somme très souvent les enseignants chercheurs de s’expliquer sur leur rôle. Les Länder procèdent à des réformes universitaires importantes qui favorisent l’apparition d’une nouvelle génération d’enseignants chercheurs ouverts à des problématiques néomarxistes et cherchant de nouveaux champs d’investigation (les relations entre sexes, les rapports entre générations, par exemple). La sociologie industrielle et la sociologie des syndicats trouvent dans ce cadre un nouveau souffle. On étudie les grèves sauvages, les effets des transformations technologiques sur les rapports de travail, ceux du chômage, les structures de pouvoir dans la société capitaliste de la maturité ou encore les inégalités dans l’enseignement.
Cette expansion d’une sociologie critique est arrêtée à la fin des années 1970 par le reflux du mouvement étudiant et par le raidissement autoritaire qui se fait jour dans de nombreux milieux face au terrorisme de la Fraction armée rouge. La politique de réformes, voulue un temps par la coalition de gauche au pouvoir de 1969 à 1982, s’épuise.
De nombreux sociologues tentent de trouver des explications à cet échec d’une génération.
Certains en viennent à penser qu’il faut substituer aux théorisations néomarxistes des schémas d’explication de la société plus complexes, en cherchant à intégrer des apports divers. C’est ce qui explique le succès dans les années 1980 de Habermas et de Luhmann.
Jürgen Habermas (né en 1929) Disciple hétérodoxe de Horkheimer et d’Adorno, il refuse le pessimisme aristocratique et le négativisme de ses deux maîtres, et cherche à synthétiser l’apport des différents courants des sciences humaines.
Dans Théorie de l’agir communicationnel, il propose un nouveau paradigme, en l’occurrence un nouveau principe d’explication de la société, construit à partir des fonctions du langage.
La communication est la dimension essentielle de l’action sociale, et l’agir communicationnel est l’effort d’intercompréhension entre les membres de la société : il met en œuvre toutes les fonctions du langage, dont certaines seulement sont utilisées dans les relations régulées par les normes sociales ou dans celles qui sont orientées vers la réalisation des buts de chacun.
Le monde systémique est celui de l’instrumentalité, des automatismes sociaux, et le problème fondamental des sociétés contemporaines est d’empêcher que les mécanismes systémiques ne colonisent le monde social vécu.
Niklas Luhmann (1927-1998)
Il a repris en la radicalisant la théorie systémique de Parsons. Pour lui, un système est caractérisé moins par la nature de ses éléments et de leurs relations que par la façon dont il se démarque de son environnement et réduit la complexité de ses rapports avec ce dernier (ce qu’il prend en compte et ce qu’il ne prend pas en considération).
Cependant, il ne l’a pas fait à partir d’impératifs fonctionnels comme le pensait Parsons, mais à partir de la production et de la circulation de significations ou de sens pour les acteurs.
Cela donne, bien sûr, beaucoup d’importance aux communications, entendues comme des échanges régulés de significations et non comme des échanges intersubjectifs. La subjectivité des acteurs est en quelque sorte entraînée par une dynamique qu’ils ne peuvent contrôler et qui leur distribue du sens par l’intermédiaire de médias de communication.
Comme l’a dit aussi Niklas Luhmann, les systèmes sociaux sont autoréférentiels (ils ne se réfèrent qu’à eux-mêmes et non aux acteurs) et autopoïétiques (ils produisent eux-mêmes ce dont ils ont besoin).
Tout cela a conduit Luhmann à émettre une conclusion fondamentale : il ne faut surtout pas entraver les agencements systémiques ni introduire des facteurs de rigidité dans le fonctionnement d’un système social.
Bien que très en vogue, le systémisme luhmannien est assez fortement contesté en Allemagne. On lui reproche en premier lieu d’avoir une conception unilatérale de la production du sens en la déconnectant de l’intersubjectivité et des subjectivités en général.
On lui reproche également de surestimer les automatismes sociaux et de sous‑estimer les possibilités de changer les règles du jeu. Autrement dit, Luhmann aurait minimisé les possibilités des sociétés à travailler sur elles-mêmes et à produire de la réflexivité. C’est ce qu’affirme, entre autres, un sociologue comme Stefan Breuer, qui voit dans le systémisme un reflet a‑critique du développement incontrôlé et acéphale des sociétés actuelles.
Il lui oppose donc une sociologie critique qui se fixe pour objectif l’analyse des tendances autodestructrices présentes dans les sociétés d’aujourd’hui, en raison de changements économiques et sociaux qui ne sont pas maîtrisés. C’est dans la même direction que va la sociologie d’Ulrich Beck, qui se présente comme une sociologie des dangers et des risques que courent les hommes d’aujourd’hui.
Son livre principal, la Société à risques (1986), étudie précisément comment les modes de production et de vie actuels multiplient les risques pour aujourd’hui et demain. Les effets externes de l’économie et des rapports sociaux (les effets non voulus) sont très souvent des effets pervers au sens fort du terme (dégâts causés par la pollution, érosion, radioactivité, déchets nucléaires, etc.).
Pour Ulrich Beck, les sociétés actuelles doivent en conséquence se rendre compte qu’elles sont fragiles et même mortelles, et qu’il leur faut de toute urgence produire des mécanismes compensateurs au cœur même des rapports économiques et sociaux.
La sociologie doit notamment s’interroger sur ce que peuvent être les actions collectives et les mouvements sociaux dans des contextes dominés par les mass media. - L’essor de la sociologie française
En France, la sociologie est d’abord et surtout une sociologie de chercheurs à la fin des années 1940. Les recherches les plus importantes concernent les rapports de travail.
Georges Friedmann (1902-1977) publie en une décennie trois ouvrages importants - Problèmes humains du machinisme industriel (1947), Où va le travail humain ? (1950), le Travail en miettes (1956) -, où il analyse les effets aliénants de la division taylorienne et s’interroge sur les possibilités de faire du travail une activité gratifiante.
Pierre Naville (1904-1993), lui, appréhende les rapports de travail comme des rapports sociaux organisés autour du salariat et marqués par des transformations technologiques ininterrompues.
Il publie en 1959 une enquête menée par le CNRS sur l’automatisation dans l’industrie française. Et il fait paraître, en 1963, un livre intitulé Vers l’automatisme social. Parallèlement au travail de Naville, Alain Touraine explore les rapports complexes entre technologie, situations de travail et conscience ouvrière dans l’Évolution du travail ouvrier aux usines Renault (1955) et la Conscience ouvrière (1966). Selon ses analyses, le travail industriel n’est jamais exécution passive d’injonctions venues d’en haut, mais constitue un système d’action historique où l’opposition au capital se conjugue avec la recherche de transformations positives des relations existantes. Dans les années 1950 et 1960 se constituent des sociologies spécialisées, comme la sociologie rurale, la sociologie des religions, la sociologie urbaine, qui, elle-même, se ramifie, la sociologie de l’éducation, de la culture, etc. Il n’est guère de domaine qui échappe à l’investigation, et les méthodes de recherche sont de plus en plus élaborées.
Raymond Boudon fait connaître le travail méthodologique de P. Lazarsfeld dans le Vocabulaire des sciences sociales (1965).
La discipline s’institutionnalise : le Centre national de la recherche scientifique et la VIe section de l’École pratique des hautes études, notamment, recrutent de nombreux jeunes chercheurs et créent des laboratoires relativement bien dotés. Indéniablement, on commence à mieux connaître la société française, qui se transforme très rapidement. - Les différentes orientations de la sociologie
Dans les années 1950, la sociologie n’est pas encore pleinement reconnue dans l’Université. Georges Gurvitch développe une sociologie de la liberté humaine et de ses conditions dans Déterminismes sociaux et liberté humaine (1955), et Raymond Aron (1905-1983), nommé en 1956 à la Sorbonne, présente une sociologie globalisante des sociétés industrielles (de l’Est et de l’Ouest), qui s’interroge aussi bien sur leur dynamique sociale que sur leur dynamique politique (Démocratie et Totalitarisme, 1965).
Ce dernier, qui se réfère à Max Weber et à la sociologie américaine, s’oppose sur des points fondamentaux aux théorisations marxistes de la société. Dans la Lutte des classes -Nouvelles leçons sur les sociétés industrielles (1964), il envisage une pacification progressive des conflits de classe ainsi que le rapprochement graduel de l’Ouest et de l’Est, sur la base du système occidental.
Ce point de vue est, au moins partiellement, contesté par deux sociologues marxistes : Henri Lefebvre, qui s’oriente vers la sociologie du quotidien, la sociologie rurale et, surtout, la sociologie urbaine - on lui doit notamment l’idée que l’espace urbain et son organisation sont produits socialement ; et Lucien Goldmann, disciple du philosophe hongrois György Lukács, qui s’intéresse essentiellement au domaine de la culture : pour lui, les créations artistiques sont en correspondance avec les situations et problèmes des groupes sociaux (Structures mentales et création culturelle, 1970). Après 1968, les objets de recherche changent : des sociologues du travail se tournent vers l’étude des grèves et des mouvements revendicatifs ; plusieurs laboratoires étudient les femmes et le mouvement féministe. Certains sociologues se demandent quel est leur rôle et celui des institutions où ils sont insérés. Ils renouvellent leurs problématiques.
Ainsi, Michel Crozier, qui se consacre à la sociologie des organisations, s’interroge sur les blocages des administrations (la Société bloquée, 1970). Il oppose à un modèle d’organisation trop linéaire et hiérarchisé un modèle souple et perfectible qui laisse beaucoup plus d’autonomie aux acteurs.
Raymond Boudon, qui reconnaît la déstabilisation de la sociologie française au début des années 1970, essaie de montrer qu’elle est surtout une crise des sociologues, engendrée par la propension de ces derniers à mettre en avant des systèmes explicatifs trop ambitieux, à rechercher des théorisations totalisantes.
La sociologie, selon lui, doit se faire modeste et montrer, d’une part, que la société peut être fortement marquée par les effets non voulus, inattendus, des actions humaines (Effets pervers et ordre social, 1977), d’autre part, qu’on ne peut prétendre la façonner à partir de programmes globaux ou d’utopies planificatrices. Au cours de cette même période, c’est la sociologie de Pierre Bourdieu qui a le plus de succès. Son premier objectif, en effet, est de démontrer la sociologie spontanée des acteurs, c’est‑à‑dire les schémas interprétatifs qu’ils développent dans l’action et que les sociologues reprennent trop souvent à leur compte.
Faire de la sociologie, selon Bourdieu, implique donc que l’on passe au crible les représentations les plus communément admises et que le sociologue questionne lui-même, de façon rigoureuse, ses « pré‑jugements » (le Métier de sociologue I, Préalables épistémologiques, 1968).
Pour élaborer de véritables concepts, le sociologue doit en fait dépasser les impressions subjectives des acteurs ou les opinions qu’ils peuvent émettre immédiatement dans une enquête : il faut qu’il arrive à mettre en évidence le principe générateur des conduites (l’habitus) des acteurs qui permet de relier leur subjectivité au champ de l’objectivité sociale.
En ce sens, les acteurs ou agents sociaux doivent être saisis dans les contraintes qu’ils subissent, mais aussi dans les activités qui modifient sans cesse ces contraintes. Le social est toujours en voie de restructuration en fonction des conflits entre les groupes sociaux pour déterminer les conduites légitimes (la
Distinction : critique sociale du jugement, 1979) et garantir l’accès aux ressources matérielles et symboliques.
Les agents et les groupes sociaux ne cessent de se classer les uns les autres, et donc d’être classés eux-mêmes à partir de critères de classement qui sont aussi des enjeux sociaux de première importance. - Acteurs sociaux et récits de vie
Au cours des années 1980, les courants contestataires s’épuisant peu à peu, il n’y a pas de controverses majeures.
Raymond Boudon poursuit son travail de décapage des illusions des intellectuels dans l’Idéologie ou l’Origine des idées reçues (1986), et publie avec François Bourricaud un Dictionnaire critique de la sociologie (1982) qui défend les positions de l’individualisme méthodologique (le collectif se comprend à partir de l’individuel).
Alain Touraine développe une nouvelle méthode d’investigation qu’il appelle l’« intervention sociologique ». Elle consiste à faire vivre le sociologue dans des mouvements sociaux pour questionner et dialoguer avec les acteurs.
Avec ses collaborateurs, il étudie ainsi le mouvement étudiant (le Mouvement de Mai, ou le Communisme utopique, 1968), le mouvement antinucléaire, le mouvement Solidarité en Pologne, le déclin du mouvement ouvrier organisé dans la sidérurgie lorraine (la Société postindustrielle, 1969).
À travers de telles enquêtes, il s’agit de dépasser les analyses abstraites et statiques faites en termes de classes en leur substituant des analyses sur les modalités de rassemblement des acteurs à partir de situations communément vécues et historiquement déterminées. La sociologie devient réflexive au sens où elle essaie de comprendre le travail des acteurs sur leurs propres relations sociales.
Dans Critique de la modernité (1992), Alain Touraine s’oppose de façon significative aux conceptions qui voient dans le développement de l’individualisme un affaiblissement des liens sociaux. Selon lui, on est confronté au contraire à des processus de subjectivation (de transformation des individus) qui sont portés par des mouvements sociaux (le mouvement des femmes, par exemple). Il y a aussi beaucoup de diversité dans les recherches empiriques aux ambitions plus modestes. Certaines s’inspirent de l’ethno‑méthodologie pour explorer les relations quotidiennes, d’autres se servent de récits de vie ou de biographies pour étudier les changements sociaux.
On se penche également sur le local, c’est‑à‑dire sur la territorialisation des relations sociales, et sur la diffusion dans ce cadre des innovations (au‑delà de la production, l’impact des innovations technologiques sur les communications, la consommation et les modes de vie). Les questions de l’immigration et de l’intégration des immigrés obtiennent droit de cité, et les études sur ces sujets connaissent une progression spectaculaire.
De même, les enquêtes sur le mal de vivre des jeunes, la délinquance, la toxicomanie (par exemple la Galère : jeunes en survie, de François Dubet), l’enseignement (École et savoir dans les banlieues... et ailleurs, de Bernard Charlot et al.) se multiplient. Le sociologue répond de plus en plus à des commandes sociales urgentes (par exemple, sur le chômage) et, involontairement le plus souvent, devient consultant pour les politiques publiques. On lui demande de fournir rapidement des éléments de jugement sur des problèmes sociaux difficiles ainsi que des indications sur les politiques possibles.
La sociologie empirique risque de se laisser entraîner dans les problématiques implicites de ses commanditaires et les perspectives souvent courtes des organismes étatiques.
La sociologie s’implique de plus en plus dans les pathologies sociales pour y trouver des réponses, les connaissances qu’elle produit sont de plus en plus utilisées, et elle devient accessible à un très large public.
Paradoxalement, la sociologie parvient, dans de nombreux milieux, à transformer les images de la société qu’ils peuvent avoir, parce qu’elle corrige avec efficacité leurs représentations, mais, en même temps, son nouveau pragmatisme la rend dépendante de ce qu’on lui demande et des moyens qu’on lui accorde.
Il lui faut donc en permanence réaffirmer son indépendance dans des conditions de plus en plus difficiles, particulièrement face aux modes et aux courants qui traversent la politique et la culture.
La sociologie ne peut pas se dispenser de s’interroger sur sa propre efficacité, de réfléchir sur l’ambiguïté de ses résultats, sachant que les conflits et les contradictions du social peuvent influencer la production des connaissances.
La transformation de la société
Depuis le début des années1990, la sociologie est confrontée à des défis majeurs. Le cadre national, qui a été depuis des siècles le lieu où se sont produits et reproduits les rapports sociaux, est fragilisé par la mondialisation des rapports économiques. Il en résulte dans de nombreux pays une déstabilisation économique et sociale.
Le mouvement ouvrier n’a plus, dans les États occidentaux, la même force d’encadrement et d’intégration qu’au cours des années 1950. Il ne propose plus de version crédible d’une transformation des rapports sociaux. Après l’épuisement des thématiques sociales‑démocrates de protection sociale intégrale, après l’effondrement de la plupart des pays du « socialisme réel », il semble ne plus y avoir de cap à garder pour maîtriser le changement social. Le philosophe Francis Fukuyama peut proclamer la Fin de l’histoire et le dernier homme (1992), mais il ne peut vraiment convaincre, car l’extension dans l’espace et le prolongement dans le temps des rapports sociaux actuels apparaissent difficiles et peuvent avoir des conséquences catastrophiques.
Les difficultés des États nationaux et les désordres à l’échelle internationale suscitent des replis sur des positions ultranationalistes ou ethnicistes. L’exclusion sociale multiplie les pathologies et les déviances et, par contrecoup, favorise le repli et les réactions sécuritaires dans de nombreuses couches sociales.
La sociologie doit essayer d’éclairer la dramaturgie sociale, c’est‑à‑dire le monde social vécu par les acteurs, les formes sociales dans lesquelles s’organisent les relations entre groupes et individus, les réseaux d’interactions et de communication. Il lui faut comprendre les effets, positifs ou négatifs, de certains agencements sociaux, saisir la part de cécité qu’il peut y avoir dans certaines crispations culturelles (les fondamentalismes, par exemple). En d’autres termes, la sociologie doit permettre à la société de s’autocritiquer en lui apportant plus de réflexivité. Pour cela, il lui faut être capable de se critiquer elle-même en faisant une sociologie de la sociologie, en réfléchissant sur sa propre contextualité, c’est‑à‑dire sur les conditions concrètes de son travail et sur les conditionnements qui pèsent sur elle.
Cette thématique, présente dans la sociologie depuis longtemps, est plus que jamais d’actualité, parce qu’elle seule peut empêcher la sociologie de tomber dans l’indifférence et de se laisser aller aux mouvements de la société. - Les techniques et méthodes de la sociologie
La sociologie utilise des méthodes et des techniques très variées en fonction des objets qu’elle étudie. Elle s’appuie d’abord sur l’outil statistique pour mettre en lumière des relations entre les données sociales qu’elle peut recueillir. Ainsi, dans son ouvrage classique, le Suicide, Émile Durkheim a établi des corrélations entre suicides et pratiques religieuses.
Mais la sociologie ne peut se contenter de travailler sur des données qui lui sont apportées par les économistes, les démographes, les pouvoirs publics, etc.
Pour progresser, il lui faut souvent elle-même construire des données en essayant de faire parler les acteurs et les contextes dans lesquels ils se trouvent. En ce sens, il ne peut y avoir de sociologie si l’on ne procède pas à des enquêtes.
Le questionnaire
La forme la plus commune en est l’enquête par questionnaire, qui recueille des opinions et dévoile des attitudes sur certains problèmes en les mettant en rapport avec des caractéristiques des populations étudiées considérées comme significatives (âge, sexe, profession, lieu d’habitation, etc.).
Dans ce cadre, les personnes interrogées doivent être représentatives de la population que l’on veut étudier : on sélectionne donc un échantillon représentatif (tirage au sort d’un dixième ou d’un centième de la population concernée, sélection par quota en fonction des qualités des individus considérées comme essentielles).
En corrélant ensuite opinions ou attitudes (quantifiées en pourcentage) avec les variables indépendantes (âge, sexe, etc.), on obtient des informations précieuses sur le positionnement des groupes sociaux et des individus dans des situations spécifiques.
L’enquête par questionnaire présente des inconvénients. Les questions (ou items) prédéterminent en partie les réponses, malgré toutes les précautions prises. Les opinions exprimées ou les attitudes affirmées peuvent très bien ne pas correspondre aux comportements profonds.
C’est pourquoi on complète les enquêtes par questionnaire par des enquêtes dites qualificatives : on procède à des entretiens prolongés, semi-directifs ou non directifs, où l’on cherche à faire apparaître l’origine du comportement des individus, leurs schémas d’interprétation de la réalité sociale et les matrices de leurs pratiques.
On ne cherche plus, à proprement parler, le représentatif, mais le significatif (en choisissant des sujets typiques dans des situations bien déterminées).
L’enquête qualitative
Elle peut par ailleurs être dynamisée par la participation des enquêtés : on leur fait notamment découvrir des aspects jusqu’alors ignorés par eux de leurs actions et relations sociales.
On peut aller encore plus loin en organisant de véritables groupes d’enquêtés relativement homogènes du point de vue de leurs caractéristiques, que l’on confronte collectivement (dynamique de groupe) à des problèmes et des situations tirés de la réalité sociale, quoique formulés par les enquêteurs.
L’enquête « sur le terrain »
Utilisant de plus en plus les méthodes de l’ethnologie, les sociologues vont vivre avec ceux qu’ils étudient, observant de très près leurs rites et comportements quotidiens, les relations de voisinage, les rapports entre générations, les loisirs et les fêtes, les idiomes spécifiques à tel ou tel milieu (tics de langage, par exemple).
Pour obtenir de bons résultats, les sociologues doivent se familiariser assez longuement avec leur objet et, surtout, sélectionner soigneusement leurs informateurs. Observateurs participants, il leur faut garder une certaine distance par rapport à leur propre subjectivité et par rapport à la spontanéité des acteurs qui les entourent.
La réflexion sociologique sur les récits de vie se développe et les biographies recueillies par des enquêteurs se multiplient.
On essaie par là de saisir des parcours sociaux significatifs ainsi que leur dynamique (par exemple, les changements dans la famille ou dans les habitudes de vie).
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