Inscription: 20 Nov 2003 0:07 Messages: 206 Localisation: Paris
Pourquoi la plupart des gens se sentent-ils gênés à la vue d'un travesti? Sait-on bien définir ce qu'est une femme, un homme? Des chercheurs soulèvent ces questions afin de montrer que "le genre n'est pas donné d'avance" mais "socialement construit".
Il y a quinze ans, aux Etats-Unis, une philosophe féministe de 34 ans, Judith Butler, publiait un livre intitulé "Trouble dans le genre" ("Gender trouble"). Depuis, l'ouvrage a été traduit dans 17 langues, bien qu'il soit très difficile à lire, et para?t aujourd'hui en France, o? Judith Butler a de plus en plus d'audience.
Son analyse part du malaise qui peut na?tre à la vue d'un travesti, "lorsque l'on n'est plus s?r de savoir si le corps per?u est celui d'un homme ou d'une femme".
Le travesti pourrait appara?tre comme la mauvaise copie d'un original, d'un idéal qui serait la Femme avec un grand F. Butler développe plut?t l'idée que nous sommes tous, en quelque sorte, des "imitations", des "copies forcément ratées". Nous essayons d'adhérer aux normes de genre et de sexualité, mais nous n'y parvenons jamais tout à fait, même les hétérosexuels comme il faut...
Le sociologue fran?ais Eric Fassin, professeur à l'Ecole normale supérieure (ENS), se demande : "Au fond, l'homme qui surjoue (quelque peu) sa masculinité, ou bien la femme qui en rajoute (à peine) dans la féminité ne révèlent-ils pas, tout autant que la folle, la plus extravagante ou la lesbienne la plus masculine, le jeu du genre, et le jeu dans le genre?"
Professeur à l'Université de Californie à Berkeley, Judith Butler, petite femme au visage doux et aux vêtements sobres, a fait salle comble lorsque la prestigieuse ENS lui a consacré un colloque fin mai. Elle vit avec une autre femme universitaire et élève avec elle un enfant.
Fait-on vraiment ce qu'on veut ?
C'est en Amérique du Nord que l'usage du mot "genre", plut?t que du mot "sexe", s'est répandu dans les années 70. Il s'agissait de dire: certes, il y a la nature, mais aussi la culture... Simone de Beauvoir disait: "On ne na?t pas femme, on le devient".
Butler va plus loin: pour elle, on ne le devient même pas vraiment... Non seulement le genre "n'est pas donné d'avance", mais c'est "une activité qui s'accomplit sans cesse et en partie sans qu'on le veuille et qu'on le sache", "une sorte d'improvisation dans un contexte contraignant".
Plus simplement, Eric Fassin commente : "La plupart des gens vont dire: +C'est simple : on sort le bébé du ventre maternel, on voit si c'est un gar?on ou une fille, et le problème est réglé!+ Mais le problème n'est pas réglé. Le fait que nous soyons sexués, ce n'est pas seulement naturel, c'est un travail sans fin. Je suis censé être homme ou femme, mais comment me conformer à cette attente?"
"Pourquoi s'insulte-t-on, dans les cours de récréation, en se traitant de pédé?, demande le sociologue. Parce qu'il faut des rappels à l'ordre... Non pas que tout le monde ait envie d'être homosexuel ou de changer de sexe, mais tout le monde se pose des questions: +?a, ?a se fait ou ?a ne se fait pas?+".
"Certes, on a un peu moins tendance à considérer qu'un homme qui couche avec un homme n'est pas un homme, ou qu'une femme qui n'a pas d'enfant n'est pas une vraie femme", constate Eric Fassin. "Les normes s'imposent avec moins d'évidence, mais cela ne veut pas dire que chacun fait ce qu'il veut, insiste cet enseignant à l'ENS. Je n'ai jamais vu d'hommes venir en jupe en cours".